Visite à Monsieur Fluor

Nous étions parties, Mademoiselle Commandante et moi faire notre petite visite de routine annuelle à Monsieur Fluor qui, je cite, « ne pourra pas séjourner aux Bahamas avec ce que lui rapportent nos soins », Fräulein possédant une dentition à l’américaine et moi-même pouvant me targuer de l’inutilité du brossage post-dînatoire. Je fais des jaloux.
Mais, si enfant je rêvais de connaître la fraise comme mon frère aîné et adolescente dépliais un trombone-appareil-dentaire-factice sur mes quenottes pour imiter mes copines (l’enfant et l’ado sont cons, faut le savoir), adulte j’y vais à reculons reculons les petits petons.
Dans la bagnole, je proposai habilement mon tour de passage.
« Fräulein, tu veux y aller en première ou en deuze ?
- Ca m’est égal.
- Très bien, prems ! Hein, je suis prems, ok ?! »
Si la petite bleue avait choisi mon option, j’aurais négocié âprement, genre confiscation de sa DS durant 32 jours et 48 nuits ou obligation de porter une robe à smoke le jour de sa rentrée au collège.
Arrivées à destination, j’ai eu envie de faire pipi partout.
Trois fois je suis allée aux toilettes sous le coquillard perplexe de la scribouillarde.
Puis, dans le cabinet du dentiste, j’ai remarqué que Monsieur Fluor avait placardé de nouvelles photographies. Il est doué Monsieur Fluor et sympa, rappelons-le ; à la dernière consultation il en avait offert une de son choix à Mademoiselle Commandante. Celle-ci s’était empressée d’empocher la plus moche.
Monsieur Fluor commanda à Fräulein de s’installer sur le divan de cuir en skaï et je dus patienter encore, tremblotante.
Que pouvais-je négocier avec Monsieur Fluor ? De lui sucer son polisson ? De lui sucrer son polissoir ?

Après avoir remis à Mademoiselle Commandante le cadeau bonex, une petite trousse d’Elmex pour l’haleine Frex, ce fut enfin à moi.
Je lui montrai ma canine droite à laquelle il manquait un bout.
C’était pas du récent. En primaire, un abruti m’avait poussée à la pistache et je m’étais viandée face contre margelle du bassin, perdant ainsi un éclat neige à l’époque des « belles canines sans nicotine ».
Il y a dix jours, ma dent fragilisée s’était encore creusée. Les rendez-vous de trois mois ont du bon.
Je lui expliquai regretter ma canine légèrement en avant, asymétrique depuis à ma canine gauche ; ce à quoi il répondit : « On appelle ça des ailes de papillon. Ca illumine le sourire. ».
Monsieur Fluor, en plus d’être sympa est bien éduqué.
Et je n’osai ajouter que France Gall avait elle aussi cette jolie particularité dentaire, ajoutée à son charme de chanteuse égérie.
M’identifier à France Gall revenait un peu pour moi à être l’ex-muse d’un compositeur génial. C’était très bon pour mon moral, sans compter que France Gall avait failli quand même se trémousser sur Alexandrie Alexandra en short de footballeur à paillettes.
Monsieur Fluor est un mec sympa et un Dieu vivant.
Il m’a posé une petite résine invisible. Il lui a donné une forme so butterfly que j’espère ne pas être lue par France Gall sinon elle se suicide, la pauvre.
France Gall a tout surmonté avec panache et trois / quatre panachés : ses sucettes à l’anis dévorées par des poupées de sons, l’attaque fatale du compositeur fou, le décès de sa fille, le délaissement de Babacar au pays.
Or, il n’est pas certain qu’elle se remette de mes canines-ailes-de-papillon, limées et blanchies par un détartrage pendant lequel Monsieur Fuor a tenté de me faire ravaler mes « Oh putain d’enculé de fils de pute ! » avec son aspi-salive.
Monsieur Fluor est un mec sympa mais un brin sadique.
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